10 septembre 2006

la guitare

         

Origines

De l'arc des chasseurs de la préhistoire jusqu'à la parution, en 1546, du premier livre comprenant des pièces de guitare par le compositeur espagnol Alonso Mudarra, l'instrument a laissé de nombreuses traces d'une évolution aussi fascinante que complexe. En Asie, en Égypte, en Perse, chez les Grecs et les Romains, on retrouve depuis des millénaires des instruments présentant certaines similitudes avec la guitare.

L'abondance des noms d'instruments de la famille des guitares et autres instruments à cordes pincées similaires donne le vertige : quintara, chitarra, ghiterna, cithara, citole, cittern, cistre, vihuela, luth, archiluth, théorbe, mandore, mandoline, chitarrino, quitaria, guiterne, quinterne, guiterre...

Au Moyen Âge

En Occident, la présence de la guitare peut être observée dès le Moyen Âge. Les Maures l'introduisent au viiie siècle en Espagne. Bientôt on la retrouve en Italie, en France, en Angleterre... Dans un manuscrit de Tristan et Iseult (xiie siècle), on peut apercevoir un joueur de guiterne, puis vers 1275, au temps d'Alphonse X, roi de Castille, on trouve dans le célèbre manuscrit Cantigas de Santa Maria des images d'une guitarra moresca, d'un luth et d'une guitarra latina. La guitarra moresca, au corps ovale, présente certaines ressemblances avec le luth tandis que la guitarra latina, avec ses côtés courbés, s'apparente de façon plus claire à la forme habituelle de la guitare. La guitarra latina pourrait même être arrivée en Espagne par un autre pays européen, en passant par la Provence et la Catalogne. À partir du xive siècle, les preuves documentées de la présence de la guitare dans plusieurs régions d'Europe abondent. En France, dans les Flandres, en Angleterre, etc., troubadours et autres artistes la font voyager. On sait qu'elle a résonné chez le duc d'Anjou et chez le roi Édouard III d'Angleterre vers1360, puis chez Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Vers 1450, Charles d'Orléans récompense deux musiciens aveugles venus d'Écosse qui jouaient de la guiterne, puis Philippe le Bon est accueilli en Autriche par des ménestrels dont certains sont joueurs de guiterne.

Au xvie siècle

La popularité de la guitare semble avoir augmenté de façon plutôt constante jusqu'au xvie siècle si l'on se fie au poète Bonaventure des Périers :

« Guiterne, aimable soulas

Pour le bien que fait et plaisir,

Je chante ta louange.

Touchée d'une docte main

Tu as belle puissance

Qu'il n'est homme tant inhumain

Qu'il n'ayt resjouyssance.

Par toi, tout deuil est détourné,

Par toi, gaye est la vie,

Par toi, le cœur passionné,

Par toi, l'âme ravie.

Tant que l'œil du monde luyra

Florira la guiterne

Et ton harmonie remplira

Tous les coings de la terre. »

Cette guitare de la Renaissance est de très petite taille – à peine plus grosse que notre violon –, la rosace est ornée et de huit à dix frettes de boyau entourent le manche. Comme pour le luth ou la vihuela, ses cordes sont regroupées en chœurs formés de deux cordes de boyau accordées à l'unisson ou à l'octave, sauf la première, la chanterelle, qui est souvent simple. La guitare du xvie siècle comporte le plus souvent quatre chœurs, plus rarement cinq ou même, exceptionnellement, six. Elle peut être jouée avec un plectre ou avec les doigts.

La facture et la technique de la guitare étant à bien des égards semblables à celles du luth et de la vihuela, les guitaristes pouvaient donc parfois être également luthistes ou vihuelistes. C'est pourquoi on retrouve quelques pièces de guitare dans les publications de maîtres luthistes comme l'Italien Melchiore de Barberi, chez les Français Guillaume Morlaye et Adrien LeRoy (ce dernier était également éditeur et imprimeur) ou encore chez les vihuelistes espagnols Alonso Mudarra et Miguel de Fuenllana. La guitare n'a toutefois jamais surpassé ni même atteint la popularité et le rayonnement du luth et de la vihuela dont le répertoire publié dès le milieu du xvie siècle est beaucoup plus abondant.

L'importance de la vihuela de mano (jouée avec les doigts plutôt qu'avec un archet comme la vihuela de arco) dans l'évolution de la guitare est fondamentale. Exclusivement utilisée en Espagne au xvie siècle, elle adopte une forme de plus en plus semblable à celle de la guitare d'aujourd'hui : plus grosse que la guiterne, souvent munie de six cordes doubles (parfois cinq ou sept), au lieu de quatre. Son répertoire est d'une richesse exceptionnelle. Les nombreux recueils de compositeurs tels Luis Milan, Luis de Narvaez, Alonso Mudarra, Diego Pisador, Miguel de Fuenllana, Enriquez de Valderrabano, Antonio de Cabezon, etc., contiennent aussi bien des transcriptions d'œuvres polyphoniques (Josquin des Prés, Morales) que des compositions originales. On y trouve notamment un grand nombre de fantasias, tiento, differencias (variations) et certaines danses, dont la pavane.

La musique pour guitare de cette époque, comme celle pour le luth ou la vihuela, s'écrivait au moyen de la tablature. Les cordes de l'instrument sont figurées par des lignes parallèles qui ressemblent ainsi à une portée mais indiquent l'endroit où les doigts doivent être placés et non pas la hauteur des notes. Les signes de durée, placés au dessus de la portée, n'ont pas toujours la précision des indications de valeurs de notes de notre système de notation moderne. L'exécutant doit donc parfois déduire certains détails. Plusieurs systèmes ont été simultanément en usage (tablatures française, italienne, allemande, espagnole).

La guitare baroque

Au xviie siècle, la guitare occupe une place toujours croissante dans à peu près toute l'Europe, particulièrement en Italie, en France et en Espagne. Plusieurs instruments ont survécu, dont certains sont de véritables chefs-d'œuvre d'ornementation utilisant parfois des matériaux exotiques comme l'ébène, l'ivoire, l'écaille et même la carapace de tortue. Comportant cinq cordes, la guitare baroque a fait l'objet d'une production particulièrement intense en Italie jusqu'à la fin des années 1630. L'école parisienne de lutherie s'est ensuite imposée au cours des années 1640 et a continué de se développer durant plusieurs décennies sous le patronage de la Cour de Louis XIV, lui-même guitariste.

Parmi les principaux luthiers du xviie siècle, se démarquent René et Alexandre Voboham, Joachin Tielke et nul autre qu'Antonio Stradivarius dont les deux modèles qui existent encore de nos jours se distinguent par la sobriété de leur forme et de leur ornementation.

En plus d'être utilisée pour l'accompagnement de la voix dans les arias italiennes, chansons françaises et espagnoles, la guitare à cinq chœurs a aussi été employée comme instrument de continuo. Cependant, la partie de basse devait souvent être jouée par un autre instrument plus approprié comme le théorbe ou le violoncelle. Le répertoire pour guitare seul, quant à lui, est très abondant et diversifié.

La quasi-totalité de la musique pour guitare des xviie et xviiie siècle a été écrite en tablature. Parmi les nombreux compositeurs, on remarque Francesco Corbetta et Ludovico Roncalli en Italie, Santiago de Murcia et Gaspar Sanz en Espagne ainsi que Robert de Visée en France, le professeur de guitare de Louis XIV. Les deux livres qu'il nous a laissés, parus en 1682 et 1686, constituent l'un des sommets de la littérature pour la guitare baroque. Malgré la valeur musicale évidente d'un grand nombre d'œuvres de ces compositeurs, ce répertoire est resté jusqu'à tout récemment très peu connu des amateurs de musique baroque, à l'exception des guitaristes eux-mêmes. La barrière de la notation en tablature a sans doute longtemps retardé la diffusion de ce répertoire aujourd'hui transcrit en notation moderne.

La guitare classique

Alors que le luth est progressivement tombé dans l'oubli durant la seconde moitié du xviiie siècle, la pratique de la guitare a connu un regain de popularité au début de la période classique. L'ajout d'un sixième chœur, le passage aux six cordes simples, le remplacement des frettes de boyau par les frettes d'ivoire, d'ébène, puis de métal, ont fait évoluer la guitare vers une sonorité de plus en plus semblable à celle de la guitare classique que nous connaissons aujourd'hui. Plusieurs virtuoses ont connu de brillantes carrières européennes, tels Ferdinando Carulli, Mauro Guiliani, Fernando Sor et Niccolo Paganini. Ce dernier, excellent guitariste, transposa sur le violon des effets typiques de la guitare. Leurs compositions pour guitare seule, fort bien écrites, sont d'une efficacité évidente lorsqu'il s'agit de plaire immédiatement. Quelques décennies plus tard, Francisco Tarrega poursuit brillamment cette tradition. Mais pour quiconque a goûté à la musique des contemporains (Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert puis Chopin) de ces compositeurs-guitaristes, la substance du message artistique – sauf peut-être pour une partie de l'œuvre de Sor – paraîtra souvent mince.

La guitare a aussi été utilisée en musique de chambre (entre autres par Luigi Boccherini qui l'a introduite dans douze de ses quintettes) à l'opéra comme effet particulier pour accompagner quelques mélodies ou encore pour accompagner des lieder. Berlioz, dans son Grand Traité d'instrumentation, souligne l'intérêt de sa sonorité, mais fait également remarquer qu'il est presque impossible de bien écrire pour la guitare sans en jouer.

C'est à partir du milieu du xixe siècle que le luthier espagnol Antonio de Torres Jurado développe le modèle de la guitare classique moderne. Les guitares de Torres, avec leur plus grande dimension, plus de volume et un timbre plus riche ont ouvert la voie aux luthiers du xxe siècle.

Malgré l'évolution de l'instrument, le guitariste d'aujourd'hui évolue dans un univers qui a somme toute assez peu changé depuis 500 ans : possibilités harmoniques restreintes, volume sonore limité, fragilité de l'instrument, sans oublier le problème du répertoire relativement limité. Quiconque fréquente les concerts de guitare s'expose donc à réentendre souvent les mêmes œuvres. Mais le charme si particulier des guitares de toutes les époques et de tous les styles continue d'opérer et Bonaventure des Périers, il y a plus de 450 ans rappelons-nous, avait bien raison : « ... Tant que l'œil du monde luyra, florira la guiterne, et ton harmonie remplira tous les coings de la terre. »

Le virus guitaristicus est bien loin d'être éradiqué !

François Leclerc

François Leclerc a participé à de multiples tournées et enregistrements aussi bien comme soliste qu'en tant que membre de divers ensembles instrumentaux. À la fois luthiste et guitariste, il est régulièrement appelé à interpréter le répertoire de musique ancienne.

Comme concepteur de concerts et d'enregistrements thématiques, il a été constamment amené à élaborer un répertoire inédit au moyen de recherches, de reconstitutions et d'arrangements musicaux. Il a entre autres produit des disques : Le Dernier Chevalier réalisé à l'occasion de la venue en Amérique du Nord de l'exposition Les Hommes de fer d'Autriche impériale ; L'Aventure en Nouvelle-France avec l'Ensemble Stadaconé ; Noëls de tous les temps (avec le baryton Jean-François Lapointe) et, tout récemment, Les chemins du Moyen Âge.

En 1989, il a fondé Via Musique, organisme voué à la présentation de concerts, de conférences et d'ateliers éducatifs. Au printemps 1999, il était invité à donner le concert d'ouverture des Biennales internationales de la Guitare à Saint-Paul-Trois-Châteaux, en France et à l'automne 2000, il s'est produit au Théâtre du Capitole de Toulouse. Au printemps 2001, il donnait, comme luthiste et directeur musical de l'Ensemble Stadaconé, le concert offert par la Gouverneure générale du Canada aux maires des villes du patrimoine mondial de l'unesco.

François Leclerc s'est également intéressé de façon particulière à la démocratisation de la musique « non commerciale » et au développement de nouveaux publics en présentant plus de 2 400 concerts devant des publics de jeunes dans diverses régions du Québec et dans l'Ouest canadien. Parallèlement à ses prestations à la scène et sur disque, il est professeur au Département de musique du Collège de Sainte-Foy et à la Faculté de musique de l'Université Laval.          

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